Le narrateur.
Elle vient juste de descendre. Nous reprenons notre course instructive en direction de la rue La Boétie.
Une pause publicitaire s’impose !
La jeune femme moderne prend grand soin de ses cheveux. À cette fin, elle tape allègrement dans toutes la gamme des shampoings L’Oréal ou concurrents !
Oui, car ce sont ses cheveux que j’ai remarqués en premier. Normal, elle était de dos au milieu de la foule des usagers, près du chauffeur et moi posté à l’arrière (comme tous les cancres). D’ailleurs elle se met toujours près du chauffeur, comme pour l’exhorter d’aller plus vite, car elle ne peut pas se permettre d’être en retard. Et elle lit toujours un livre, quand elle ne promène pas un regard amusé et quelque peu maternel.
Qui ? S’interroge le lecteur ? Qui est-elle, cette jeune femme ?
Mais c’est la « guest star » ! La belle héroïne qui apparaît toujours à un moment ou à un autre dans toute histoire et même dans un bus ! L’archétype hollywoodien est respecté à la lettre : Elle a entre vingt-cinq et trente ans. Elle est grande, racée, belle à en crever mais rien dans l’ostentatoire. Elle est pourvue d’énormément de charme. S’habille avec distinction et sobriété. Elle possède l’aura. Cette émanation qui fait qu’elle percute votre champ de vision même dans votre dos. Vous la voyez vous aussi cette jeune femme qui vous fait tourner la tête. Qui éveille l’envie chez les hommes et la jalousie chez les autres femmes. Fermez les yeux : cheveux châtains, yeux clairs, teint légèrement hâlé, port altier, offrant son sourire timide et compassé avec générosité … Toute la panoplie pourrait y passer, nous serions encore loin du compte ! Et puis au-delà d’un certain seuil de désir, les mots n’ont plus d’importance. Seuls les sens ont droit de cité. Et les vôtres messieurs, hurlent à chaque représentation !
Rappelons qu’elle a néanmoins deux défauts rédhibitoires (mesdames, vous pouvez souffler !) : elle est insaisissable et inabordable. Bien que se rendant tous les jours au bureau à horaire fixe, elle n’a pas la bonté de prendre tout le temps le même bus que vous. Donc deux jours sur trois, vous arrivez frustré au bureau. Et quand elle est là, quand elle déclenche cet instant magique où elle se hisse dans le bus par la porte avant avec la sensualité de la Greta Garbo next door, vous êtes instantanément pétrifié. Comment pourriez-vous avoir l’audace de l’aborder et la séduire au point qu’elle vous accorde un rendez-vous dans un endroit plus propice à une parade nuptiale ?
Les paragraphes suivants ne concernent ni les femmes ni les hommes mariés, vous êtes donc priés de passer au chapitre suivant.
Messieurs, regroupez-vous ! Un cours de séduction in situ s’impose. La difficulté du jeune loup urbain est la localisation de proies : le milieu professionnel est hautement risqué, le milieu social est souvent décevant, les lieux de rencontres usuels (bar, salle de sport, discothèques …) obligent à appréhender une concurrence pléthorique et un conditionnement négatif … Reste l’insolite et l’exploit. Et en terme d’exploit, l’abordage d’une femme dans un transport en commun relève du haut fait de piraterie ! Ci-joint quelques réflexions tirées du vécu :
Avant tout, abandonnez l’idée d’un abordage stéréotypé en débitant des propos communément usités en pareille circonstance : « il fait (pas) beau », « vous avez vu à cette heure, c’est bondé ! », « vous habitez le quartier ? », « Vous allez où ? je vous dépose ? » (quoique …).
Ensuite, gardez à l’esprit cette information primordiale : la personne en question n’est pas là pour se faire draguer. C’est une aubaine et un obstacle. Jouez donc la surprise. Jouez aussi la montre, ça permet d’être concis.
Voilà le problème posé : vous vous trouvez dans un véhicule avec une personne convoitée. Votre aventure possède d’emblée une détermination géographique et temporelle. Vous partagez avec ladite personne une destination commune. Le timing est très serré. Oubliez le romanesque du type :
« je descends à son arrêt et je l’aborde sur le chemin de son bureau en lui disant que je l’observe secrètement dans le bus tous les matins et qu’aujourd’hui je me suis permis de la suivre et de l’aborder parce que vraiment elle est trop belle et puis qu’on ne vit qu’une fois et que bon tant pis je comprendrai si elle était perturbée et que ça tombe bien, il y a justement un bistrot au coin de la rue et qu’on pourrait faire connaissance devant un café … ».
Vous n’êtes pas le héros d’une série B. Elle non plus d’ailleurs. D’autant qu’elle vous a remarqué, et qu’elle aussi, elle vous observe, à la volée, furtivement. Un signe avant-coureur. Elle ne vous fait pas face, elle vous tourne légèrement le dos, mais pourtant, elle vous jette une œillade à intervalles réguliers : vous l’intriguez. En revanche, elle vous a regardé une fois, longuement, puis a ensuite tourné la tête avec une moue réprobatrice, pire, elle s’est mise à rire : vous pouvez tout de suite rejoindre les femmes et les hommes mariés !
Hypothèse : Elle monte à un arrêt succédant le vôtre. Elle ne viendra pas s’installer près de vous. Il n’est d’aucune utilité de repérer une banquette libre et de vous fâcher avec tous les autres usagers en leur refusant d’occuper la place libre. Regardez la monter : elle va balayer l’ensemble du véhicule du regard. Elle vous a vu. Vient-elle vers vous ? Se positionne-t-elle toujours au même endroit ? Parle-t-elle avec d’autres passagers ? Notez tout ! La première alliée du séducteur est sa mémoire.
Hypothèse : Elle monte à un arrêt précédant le vôtre. Ca change tout, non ? Vous êtes appuyé contre un montant de l’arrêt. Solitaire. A l’affût. Le bus arrive. Vous montez par l’avant : faisons face à l’ennemie. Vous fusillez tout le monde du regard en guise de préambule. Elle est là, près de la deuxième porte. Vous vous frayez un chemin jusqu’à elle. Jouez des coudes, soyez masculin. Lâchez à la cantonade des « pardon » virils. Levez le rideau : affublez vous d’un sourire en coin. Postez-vous devant elle, effrontément. Avec assurance. Prêt à dégainer. Elle vous regarde, mi-surprise, mi-gênée. Serrez bien la crosse du pistolet et faites feu. Parlez ! Mais parlez donc ! Dites quelque chose !
Pas la peine de vous retourner. Je ne suis pas là. Je ne tiens pas à assister à la curée. Attendez, vous êtes pathétique en cow-boy du quotidien ! Vous n’y êtes pas du tout. Revenez quelques lignes en arrière : nous parlons d’une jeune femme pourvue de distinction, rompue à la survie en milieu urbain et vous arrivez avec votre grosse liane en hurlant : « Moi Tarzan, toi Jane ! ». Autant ouvrir la fenêtre et sauter en plein virage pour essayer de l’impressionner …
Attendez ! Je ne suis responsable de rien. C’est vous qui avez repéré la jeune femme et qui avez décidé de l’aborder ! Et honnêtement, quel conseil pourrais-je vous donner ? Qu’elle arrive avant ou après, c’est râpé ! Gardez-lui son statut d’icône, d’ex-voto. Adressez lui une prière en silence quand elle apparaît et jouez au loto, on ne sait jamais …
Comment cela, rien à faire ? Elle fait décroître dangereusement votre productivité ? Vous prenez le bus direction l’échafaud à chacune de ses apparitions ? Vous essayez d’assortir vos cravates à ses petits ensembles d’été ? Alors retournez la situation : devenez la cible. Apparaissez avant elle, après elle, retrouvez vous à son arrêt … Snobez-la ostensiblement un jour, fixez-la le lendemain. Profitez d’un appel sur votre portable pour lui donner l’impression que vous êtes en train de la vendre sur pied à votre interlocuteur. C’est à dire ? Simple vous parlez avec votre interlocuteur en donnant l’air de l’écouter tout en jaugeant la personne en question d’un oeil non pas connaisseur mais scientifique, technique, voire suprême délice, l’œil du mécano devant un bloc moteur : Elle n’est qu’une pièce mécanique, compliqué et surtout en panne ! Merde, nous sommes des hommes avant tout, non ? Alors soyons l’élément dominant, celui que l’on regarde alors qu’il reste indifférent. De toute façon, vous n’irez jamais à elle, donc qu’elle vienne à vous ! Vous la désirez, soyez magnétique, attirez-la ! Et provoquez l’instant magique : elle se retrouve par inadvertance tout contre vous ? Parlez-lui en étant tout à fait conscient que vous jouez votre vie sur la première phrase !
Car il faut préciser que toute passion tient en trente secondes. C’est très précisément l’instant de départ qui seul compte : trente secondes c’est le temps que prend une rétine pour se déchirer, un cortex pour surchauffer, un pénis pour se dresser … Enfin, vous me suivez ! alors, ouvrez la bouche !
Toujours rien à dire ? Votre mère vous a coupé la viande jusqu’à quel âge ?
Je vous propose une mise en situation. Lisez ce livre dans le bus, en le tenant à hauteur de visage pour que tout le monde et surtout elle le repère. Si elle sourit, c’est qu’elle l’a lu. Sinon, suggérez-lui de le lire, pire, faites lui la lecture, prenez la à témoin : et soyez utile ou futile, vanter le livre ou descendez-le en flammes ! Vous avez votre sujet d’accroche. Facile, elle est proche de vous, vous ricanez doucement ou marmonnez : « ce n’est pas croyable ! », Elle vous regarde, au même instant, vous la regardez à votre tour droit dans les yeux … Et c’est l’ouverture de la chasse, vous posez les premiers collets ! Faut-il être encore plus explicite ?
On peut reprendre notre périple en toute quiétude, maintenant ?
Dieu merci, nous n’avons pas parlé de la bimbo …
Une question, cependant, subsiste : L’amour a-t-il sa place dans les transports en commun ?
Chaque matin, je prends seul le bus. Je ne suis pas accompagné et je n’ai pas l’intention de consacrer ce temps libre à courtiser des jeunes femmes. Je vous rappelle que je termine ma reconstruction quotidienne et que j’utilise ce trajet pour finaliser mon individualité. Pourtant, nul n’est à l’abri d’un accident.
Tout usager a une fois observé un couple roucoulant dans le bus. Je prétends un peu au-dessus que le bus peut être un lieu de drague fertile. Cela est valable d’autant que le bus n’est pas un endroit normalement usité pour aborder avec sensualité une personne convoitée. Séduire, c’est se démarquer, alors pourquoi pas dans un bus ?
Là n’est pas la question. Il y a lieu de se demander si les transport en commun – et un bus en particulier – sont des endroits propices à des épanchements amoureux. En d’autres mots peut-on se donner en spectacle quand l’audience est intégralement assise au premier rang ?
Tenter une manœuvre de séduction dans un bus, c’est être conscient que l’issue, quelle qu’elle soit aura un impact négatif sur les autres usagers :
- La personne est séduite : vous déclencherez la jalousie des covéhiculés pour la simple raison que vous accédez en ce lieu à un instant de bonheur auquel ils n’ont pas droit,
- La personne vous repousse : vous est assuré de déclencher la risée de ces mêmes personnes prêtes à vous jalouser !
Le bus est avant toute chose un temple de l’immobilisme et du silence. Seuls le chauffeur et l’hôtesse virtuelle énonçant les arrêts dans certains véhicules sont dûment autorisés à troubler l’état de recueillement affiché par les usagers.


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